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FABLE DU PAILLASSON
Au seuil de la maison, veillait un paillasson,
Tout poil dehors ; on aurait dit un hérisson.
Il faisait son travail en se prêtant aux pieds
Qui lui frottaient le dos, juste avant l'escalier.
Mais, un matin d'octobre, il se vit envahi
De feuilles qui semblaient tenir beaucoup à lui.
"Hé là ! grommela-t-il, allez-vous-en et vite !
Je n'ai souvenance d'avoir fait nulle invite.
Retournez au perchoir. Pourquoi l'avoir quitté ?
C'est un manque flagrant de … de fidélité."
Certaines migrantes ne répondirent pas.
Et pour cause : elles avaient succombé au trépas.
D'autres, moribondes, se tordaient sur le sol.
Enfin, l'une, encore verte, osa une parole :
"Ce n'est pas notre faute ; le vent est le coupable.
Il nous a détachées sans pitié de l'érable."
Dès lors, le paillasson s'en prit au vent sauvage :
"Ne pouviez-vous laisser ces feuilles en leur feuillage ?"
Mais le vent goguenard que jamais rien n'étonne
Accusa vertement le tout nouvel automne :
"C'est lui qui m'a chargé de faire branche nette.
Il faudra l'accepter ; je vous le dis tout net."
Notre Cerbère, alors, s'adresse à la Saison :
"Vos caprices, je vois, saliront ma maison,
Me privant de mon rôle, pourtant essentiel.
Hé bien ! le prétentieux, appelez-en au Ciel !
Pour qui vous prenez-vous ? Vous n'êtes qu'un grattoir,
Un esclave, un bouseux, proche du dépotoir."
Blessé dans son orgueil, le paillasson se tut.
Face à tant d'éléments, ben ! Il était foutu !
Moralité : le principe de la mauvaise foi :
C'est toujours la faute d'un autre.
| Camille MALCOTTE-GEHENOT |  |
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